La mise en abyme des écrans comme moyen d’identification

En écrivant ma critique du jeu A Normal Lost Phone, je me suis rendu compte qu’un certain nombre de jeux sortis récemment utilisaient l’écran d’ordinateur ou de téléphone comme principal outil ludo-narratif. Bien loin des canons de la plupart des jeux « triple-A » d’aujourd’hui, qui requièrent d’immenses mondes ouverts, des mécaniques de jeu complexes et des bandes-sons épiques, ces jeux optent au contraire pour une approche minimaliste, avec pour seule interface de jeu un écran, et pour seule interaction possible le fait de cliquer, de faire défiler et de taper au clavier. Voici une liste de quatre jeux, auxquels j’ai joué plus ou moins récemment, qui ont recours à cet élément particulier – ainsi que les raisons pour lesquelles j’estime qu’ils en font un usage intéressant.

A Normal Lost Phone – Une intrusion dans la vie privée d’autrui

« Vous venez de trouver un téléphone. Découvrez la vérité. » Le slogan du jeu résume à peu près tout. Si vous avez lu mon précédent article, vous connaissez sans doute déjà le concept sur lequel repose A Normal Lost Phone, un jeu dans lequel vous devez lire les messages et les e-mails d’un parfait inconnu afin de comprendre comment son téléphone s’est retrouvé entre vos mains. Au travers de cette forme narrative toute particulière, le joueur est mené jusqu’à un message sur le genre, le sexe et l’acceptation de soi.

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Pourquoi est-ce une forme de narration intéressante ? Parce qu’elle permet au joueur d’entrer en empathie avec l’histoire du personnage principal. Le message du jeu est d’autant plus impactant qu’il est dit à travers des éléments qui nous sont tous familiers : un téléphone, des applis de messagerie, des applis de rencontre, etc. Le propos du jeu ne serait pas aussi percutant s’il était inséré au sein d’une narration classique et linéaire – c’est cette familiarité qui permet l’identification du joueur à l’histoire.

A Normal Lost Phone est actuellement disponible (2,99€) sur Apple Store, Google Play et Steam.

Sara is Missing – Thriller téléphonique

Le concept est similaire mais le ton est différent : dans ce jeu, vous venez également de trouver un téléphone, et vous devez là aussi découvrir la vérité sur ce qui est arrivé à son propriétaire. Mais cette fois, le jeu vous met clairement en garde sur le fait qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort, dans la mesure où Sara semble avoir été enlevée par quelqu’un. Et contrairement à A Normal Lost PhoneSara is Missing repose sur une interface très réaliste, contenant de vraies photos et de vraies vidéos, ce qui rend l’histoire très réelle et crédible. L’intelligence artificielle du téléphone – IRIS, une pastiche de l’assistant d’Apple, Siri – vous identifie rapidement comme un étranger. Au cours d’un dialogue surréaliste entre IRIS et vous-même, vous comprenez rapidement que vous êtes la seule personne capable de sauver Sara de quiconque la maintient captive. Le joueur se sent immédiatement responsable, parce qu’IRIS s’adresse directement à lui, et parce qu’il n’y a pas d’autre intermédiaire entre lui et Sara – pas de héros fictif, pas d’avatar virtuel à incarner. Le véritable héros de l’histoire, c’est vous, vous qui devez prendre des décisions et mener votre propre enquête afin de sauver Sara.

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Ce que Sara is Missing a d’intéressant, mis à part, là encore, ce fort sentiment d’identification, c’est sa capacité à faire ressentir de la peur sur un format mobile. Vidéos dérangeantes et messages menaçants sont au cœur de Sara is Missing, et si vous jouez avec des écouteurs comme le jeu le recommande, vous risquez de sursauter une fois ou deux au cours de votre investigation du téléphone de Sara. Dans la mesure où l’écran du jeu recouvre toute l’interface de votre propre téléphone, vous ne pouvez refréner l’impression désagréable que c’est votre propre téléphone, et non celui de Sara, qui reçoit tous ces messages – et le sentiment de danger est bien réel. Des films d’horreur récents comme Unfriended ont prouvé que les moyens de communication modernes, comme le téléphone, l’ordinateur et Internet, peuvent faire office d’objets de terreur (pour le meilleur comme pour le pire). Sara is Missing n’est pas le meilleur jeu du monde – trop court et sans doute un peu trop choquant sur le plan visuel – mais il a le mérite de réussir à installer le malaise et la peur. Il pose également des questions intéressantes sur le libre-arbitre et sur notre capacité à faire des choix délibérément : le jeu vous place devant des décisions, et vous devrez déterminer si oui ou non vous souhaitez accorder votre confiance à une intelligence artificielle. Comme IRIS continuait de me dire quoi faire, je ne pouvais m’empêcher de repenser à cette phrase des livres Harry Potter : « Ne te fie jamais à quelque chose capable d’agir et de penser tout seul si tu ne vois pas où se trouve son cerveau ».

Sara is Missing est actuellement disponible gratuitement sur Apple Store et Google Play.

Her Story – L’ordinateur comme narrateur de l’histoire

Her Story est un jeu d’enquête semblable à aucun autre. Pour le résumer rapidement, l’interface principale est l’écran d’ordinateur d’un commissariat, à partir duquel on peut accéder à une banque de donnes contenant des extraits vidéo de l’entretien d’une femme avec la police, il y a quelques années. Pourquoi est-elle interrogée ? Est-elle coupable de quoi que ce soit ? La réponse à ces questions se trouve dans les nombreuses, très nombreuses vidéos contenues dans la base de données. Seulement quatre d’entre elles sont visibles au départ. Pour progresser, il faut entrer des mots-clés dans le moteur de recherche du logiciel, débloquant ainsi de nouvelles vidéos permettant de comprendre, petit à petit, la vérité sur son histoire, « her story ».

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Dans un précédent article, j’expliquais comment l’utilisation de cette base de données permettait une forme de narration toute particulière, non-linéaire et déconstruite, pouvant varier radicalement d’un joueur à l’autre. Comme dans A Normal Lost Phone, il peut comme il peut ne pas y avoir de véritable fin à l’histoire : c’est à vous de décider quand vous vous estimez suffisamment satisfait par les réponses que vous avez découvertes. Le jeu ne vous force jamais la main, il ne vous oblige pas à débloquer toutes les vidéos, il ne vous donne même jamais d’objectif. C’est une forme de narration très intéressante, car c’est le joueur qui contrôle la façon dont se déroule l’histoire. La manière dont vous comprendrez le scénario dépend uniquement de votre propre cheminement de pensée.

Her Story est actuellement disponible (5,99€) sur AppleStore, Google Play et Steam.

Emily is Away – Love Story, 2.0

Vous souvenez-vous de la douce et délicieuse époque des logiciels de messagerie ? (Pas si) Longtemps avant Facebook Messenger, WhatsApp et Snapchat, il y avait MSN Messenger (connu plus tard sous le nom de Windows Live Messenger). Dans Emily is Away, le joueur vit un grand moment de nostalgie, et retrouve le bon vieux temps de Windows XP et des chats en ligne. L’interface de jeu est une application de messagerie instantanée, grâce à laquelle vous pouvez chatter avec Emily, une amie pour qui vous en pincez, et avec qui vous allez vivre une histoire d’amour… Via l’écran d’un ordinateur.

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Emily is Away s’amuse de tous les clichés de l’adolescence MSN. Vous pouvez customiser votre avatar avec les couvertures d’albums de groupes de rock des années 2000 – Green Day, Coldplay, Snow Patrol et les autres classiques – ce bon vieux Windows XP fait son grand retour, fond d’écran inclus, tandis que l’interface de jeu est très clairement une réplique de MSN Messenger. Mais Emily is Away n’est pas qu’un jeu convoquant les souvenirs d’expériences passées sur MSN Messenger, c’est aussi l’histoire tragique des aléas de l’amour. Vous chattez avec Emily à différentes époques, différentes années de sa vie (et de la vôtre). Lorsque c’est à votre tour de répondre, vous devez choisir entre plusieurs réponses (bien qu’aucune d’entre elles n’ait de véritable impact sur l’histoire). Comme nous vivons l’ère des applis de rencontre et des messageries, Emily is Away raconte une histoire très vraie sur la distance qui sépare les êtres, et sur les relations humaines à travers un écran d’ordinateur. C’est un jeu sur le grand écart entre ce que l’on pense et ce que l’on écrit, entre ce que l’on aimerait dire et ce que l’on dit vraiment. Et c’est un jeu qui nous rappelle, enfin que toute histoire d’amour n’est pas nécessairement vouée au happy-end. Le jeu est simple, peut-être un peu trop (dommage que les choix n’aient pas d’influence sur la fin), mais il est émouvant et très authentique. Un jeu pour tous les romantiques.

Emily is Away est actuellement disponible gratuitement sur Steam. Une suite avec de nouveaux personnages et une nouvelle histoire, Emily is Away Too, sera disponible en mai 2017.

Un nouveau genre de jeu

Le point commun qui unit ces quatre jeux, c’est l’impression de familiarité qu’ils engendrent chez le joueur. Se servir d’écrans de téléphone ou d’ordinateur comme interface de jeu permet aux développeurs d’émouvoir le joueur, de lui évoquer des souvenirs et des sensations qui lui sont familières, ce qui facilite le processus d’identification aux personnages et à l’histoire. Même dans les jeux « classiques », qui ne reposent pas exclusivement sur la présence d’écrans, des téléphones et des ordinateurs apparaissent, pour permettre au joueur de s’identifier ou plus simplement pour parodier la vie réelle. Pensez au faux web de Grand Theft Auto V, au smartphone de Watch Dogs, à l’application SMS de Max dans Life is Strange. En près d’une décennie, le téléphone est devenu un objet de tous les jours, tandis que l’ordinateur s’est depuis longtemps imposé comme une interface connue de tous. Ceci ouvre la voie à de nouvelles possibilités narratives, et à des histoires qui ne pourraient être racontées autrement.

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