Little Nightmares : Histoire d’une enfance tourmentée

Bien qu’ayant consacré une part importante de mon été à jouer, cela faisait longtemps que je n’avais pas joué à un jeu ayant une forte puissance narrative. Entre jeux de plateforme (la compilation Crash Bandicoot: N. Sane Trilogy et la réédition sur PS4 de Jak and Daxter) et superproductions misant avant tout sur l’action (Just Cause 3 et Uncharted: The Lost Legacy), mes dernières expériences vidéoludiques privilégiaient l’aspect ludique à la dimension scénaristique – et il me manquait un jeu avec davantage de profondeur. Contre toute attente, c’est un jeu dont je n’attendais pas grand chose en matière de narration qui m’a livré ce que j’attendais. Little Nightmares, sorti en début d’année et première production originale (comprendre : non rattachée à une franchise préexistante) du développeur Tarsier Studios, est un titre atypique et intrigant. Bien qu’il ne comporte aucun dialogue et que l’intégralité de son propos ne soit racontée au travers du jeu en lui-même, il est un conte dérangé et dérangeant, une fable sur le thème de l’enfance qui prend le pari osé de mêler deux genres que tout semble opposer : la plateforme et l’horreur. Quatre petites heures plus tard, à l’issue de l’aventure, le « petit » Little Nightmares m’a apporté davantage de sensations que certains titres pourtant plus ambitieux auxquels j’ai joué cette année.

Hunger

Le jeu prend place à bord de « L’Antre », un lieu glauque et sinistre qui s’apparente d’abord à une prison, avant de se révéler petit à petit comme une sorte d’embarcation cauchemardesque voguant sur l’océan, et emportant à son bord des humains bien en chair n’ayant d’autre occupation que celle de se remplir l’estomac. Au sein de ce microcosme qui conjugue différentes esthétiques – des cuisines à l’aspect industriel se mêlent à des appartements d’inspiration japonaise – tout baigne dans la terreur et le mystère, jusqu’à la « Dame » qui règne en maître sur ces lieux, une femme énigmatique portant un masque et un kimono. Vous êtes Six, une jeune fille trop petite et maigre pour que son âge ne puisse le justifier, dont le corps frêle est recouvert par un imperméable jaune. La petite doit se frayer un chemin à bord de cet enfer des mers tout en évitant d’attirer l’attention de la gargantuesque et vorace population des lieux. Seuls compagnons d’infortune de l’héroïne, les Nomes sont des créatures à l’apparence enfantine portant un masque triangulaire (un hommage esthétique au Pyramid Head de Silent Hill 2 ?) que Six peut prendre dans ses bras comme pour les réconforter.

Les cuisiniers de l’Antre sont deux hommes obèses au physique repoussant.

Le titre original du jeu, avant qu’il ne soit changé au cours du développement, était Hunger (la faim). Et l’on comprend rapidement pourquoi : à la fragilité du corps squelettique et maigre de notre héroïne s’oppose l’opulence crasse des adultes voguant à son bord. Qu’il s’agisse des cuisiniers s’affairant aux fourneaux ou des convives qui se goinfrent à table, tous les habitants de l’Antre sont des hommes au corps exagérément obèse et repoussant, qui passent leur temps à s’empiffrer de tout et de n’importe quoi, si ce n’est des enfants eux-mêmes. Au cours de chaque chapitre, Six doit à la fois éviter de se faire dévorer, mais également trouver de quoi se nourrir elle-même, car son estomac ne cesse de la tarauder. Il faudra pour se sustenter composer avec ce que L’Antre a à offrir, quitte à se résoudre à des repas peu orthodoxes.

Nightmares

S’il ne fait que très sporadiquement peur, Little Nightmares est un jeu d’ambiance qui sait installer un sentiment de malaise et d’insécurité, en conjuguant une mise en scène glauque à souhait, des effets sonores angoissants et une opposition constante entre la frêle Six et les géants humains qui peuvent la saisir à mains nues et la poursuivre en quelques enjambées. Le jeu n’est donc pas un jeu d’horreur, mais il procure une bonne dose de stress et d’adrénaline, et emprunte les codes esthétiques d’univers torturés, devant tant au cinéma de Tim Burton qu’à l’horreur industrielle d’un Silent Hill ou à l’univers en noir et blanc de Limbo. Le tout avec la portée poétique d’un Unravel, dont il est d’ailleurs curieusement proche. Comme lui, Little Nightmares est un jeu de plateforme développé en Suède, dans lequel un héros minuscule explore un monde trop grand pour lui. Mais là où Unravel était un conte plein d’amour et de vie, Little Nightmares en est la version cauchemardesque et dérangeante.

Comme dans les jeux Silent Hill, Little Nightmares met en scène des versions dérangées de décors du quotidien (toilettes, cuisines…).

Le nom final du jeu, Little Nightmares, n’est pas anodin, tant l’aventure nous plonge dans de « petits cauchemars », c’est-à-dire un imaginaire effrayant issu de l’enfance. Le jeu fait appel aux terreurs qui nous frappaient à nos premiers pas : la peur du noir, d’abord, que Six affronte avec pour seule arme un briquet à la flamme vacillante, et qui peut se retourner contre elle car elle la rend visible des ennemis. La peur des adultes, ensuite, si ce n’est la peur de devenir soi-même adulte. Le jeu représente en effet un mode très adulte, trop adulte, dans lequel l’enfant ne semble pas avoir sa place – quand bien même il s’y trouve confronté avec violence.

Little

Si les théories et interprétations sont nombreuses quant à l’histoire du jeu, celle-ci restant volontairement très vague et métaphorique, un thème semble clairement mis en avant : celui de l’enfance qui regarde avec crainte le monde des adultes. Enfance et âge adulte se confrontent en permanence dans L’Antre, avec ce que cela implique de malsain.  A la seule exception de la Dame, une sorte de figure maternelle – mais qui maltraite ses enfants – dont la maléfique présence est constamment rappelée par de petites statuettes à son effigie, les adultes de Little Nightmares sont tous ces êtres obèses avides de nourriture ne cherchant qu’à torturer sinon dévorer Six. La progression narrative du jeu, jusqu’à son dénouement, révèle les dégâts physiques et mentaux de la maltraitance infligée à Six. La faim qui la tiraille et les horreurs à laquelle elle se trouve confrontée ne sont pas sans prix pour la petite fille. En filigrane, le jeu montre comment le mal infligé à un enfant peut engendrer un cycle de la destruction, comment une enfance qui se construit dans la douleur entraîne un risque qu’elle ne soit perpétrée à nouveau. Little Nightmares montre la difficulté pour ces enfants aux destins brisés de sortir du cycle de la violence.

La Dame est une femme aussi énigmatique qu’inquiétante. Divinité, mère ou femme anonyme ?

Par sa représentation, suggérée mais jamais énoncée clairement, d’une enfance confrontée avec brutalité à des adultes corrompus et déraisonnés, Little Nightmares rappellera par exemple l’univers littéraire d’Oliver Twist ou encore celui des Désastreuses aventures des Orphelins Baudelaire. L’esthétique du jeu évoque d’ailleurs quelque peu celle des adaptations des Orphelins Baudelaire au cinéma et à la télévision, jusqu’à la symbolique de l’œil que l’on retrouve associée à la Dame, une version déshumanisée du Comte Olaf. La dialectique de l’enfance et de l’âge adulte, et la prédominance des terreurs infantiles pourront également évoquer le roman Ça, dont la dernière adaptation cinématographique en date vient d’ailleurs de sortir en salles. On pensera également aux jeux Alice d’American McGee, pour leur ambiance sombre et malsaine et leur représentation d’une jeune fille confrontée à la folie des adultes. Bref, de quoi se constituer une enfance réussie.

Les développeurs se sont d’ailleurs amusés à rapprocher Six et son imperméable jaune de l’un des enfants du film « Ça » dans une affiche inspirée par le film.

On pourra reprocher à Little Nightmares sa maniabilité parfois hasardeuse, sa courte durée de vie et son propos parfois trop métaphorique, laissant certains éléments de scénario sans explication faute de dialogues ou de cinématiques. Mais ces défauts sont aussi des forces, car la brièveté de l’aventure permet au rythme de ne jamais retomber, et l’absence d’une narration littérale laisse la place à divers degrés de lecture tout-à-fait bienvenus. Et avec la sortie prévue d’une extension (dont le premier chapitre est déjà disponible) racontant l’histoire du point de vue d’un autre enfant, le jeu n’a pas fini de livrer tous ses secrets. Effectivement « little » – le jeu ne dure que quelques heures – Little Nightmares prend pourtant le temps de raconter beaucoup.

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