Le remake de The Last of Us n’est pas utile : il est nécessaire

Rarement un remake aura fait couler autant d’encre : sorti au début de ce mois de septembre 2022, The Last of Us Part I est une réédition sur PlayStation 5 de The Last of Us, tout court, le chef-d’œuvre de Naughty Dog originellement paru sur la PlayStation 3 en 2013.

Et par « réédition » ou « remake », il convient ici de préciser que l’on entend « recréation » : il ne s’agit pas, comme pouvait l’être la version PlayStation 4 de 2014, d’un simple portage ; le jeu a été entièrement reconstruit, les assets graphiques totalement réimaginés, et les animations faciales intégralement refaites. Le gameplay, quant à lui, a connu quelques ajustements, principalement liés à l’intelligence artificielle des ennemis et des alliés. Certes, l’histoire et le déroulement du jeu sont strictement les mêmes. Oui, c’est bel et bien, de bout en bout, exactement le même jeu, mais un jeu que Naughty Dog a élevé aux standards visuels, ludiques et sonores auxquels le jeu vidéo nous a habitués en 2022. Ce qui représente tout de même une sacrée différence, en définitive.

Je ne ferai aucun commentaire sur le prix auquel est vendu ce titre : comme je le disais déjà dans une vidéo sur un autre remake, celui de Resident Evil 3, créer un jeu vidéo coûte cher, d’une part, et juger une œuvre d’art sur le prix auquel elle est affichée n’a aucun sens, d’autre part. Aux mauvaises langues qui prétendent que cette nouvelle version n’apporte rien, je rétorque à l’inverse qu’elle change tout. The Last of Us Part I vaut-il le coup ? Ma réponse est sans appel : oui. Et je vais vous expliquer pourquoi.

Un remake de The Last of Us est pertinent, car un chef-d’œuvre mérite toujours d’être revisité

Le jeu vidéo a beaucoup évolué depuis 2013, mais aujourd’hui encore, rares sont les productions vidéoludiques capables de nous émouvoir autant que The Last of Us. En ce sens, remettre ce chef-d’œuvre au centre des discussions, et donner à chacun une occasion de le (re-)découvrir en 2022, me semble une excellente, enthousiasmante et brillante idée.

Pourquoi serait-il inutile de revisiter un jeu vidéo, et a fortiori un titre unanimement apprécié comme The Last of Us ? Par ailleurs, pourquoi une œuvre d’art devrait-elle être « utile », et pourquoi devrions-nous juger un jeu, quel qu’il soit, sur ce critère éminemment pragmatique ? Si le jeu vidéo est indéniablement un art, il semble qu’il se heurte encore à quelques réticences quant à certaines pratiques, qui sont pourtant parfaitement admises dans d’autres domaines artistiques.

On n’a jamais vu quiconque s’insurger de l’énième réédition d’une œuvre littéraire séculaire, agrémentée d’une préface et de commentaires littéraires inédits ; de la nouvelle production d’une pièce de théâtre, réinterprétée par un nouveau metteur en scène et de nouveaux comédiens ; ou de la « ressortie » au cinéma d’un monument du septième art, restauré en 4K ou profitant d’un montage inédit. Chaque fois qu’une œuvre est revisitée, elle est présentée sous ses plus beaux atours auprès d’un nouveau public, ou sous un angle inédit auprès du public initié.

Pourquoi en serait-il autrement pour le jeu vidéo ? En développant The Last of Us Part I, Naughty Dog a opéré une remise au goût du jour fort bienvenue de son grand classique aux multiples récompenses. La partition – qui se traduit ici par l’histoire, le jeu d’acteur, les décors, la structure des niveaux – est strictement identique à celle de 2013, mais la mise en scène – les modèles 3D, les éclairages, les animations faciales, la physique de l’environnement – a été repensée pour séduire un public moderne, que la version originale pourrait rebuter.

Pour les sceptiques qui auraient des doutes quant à l’utilité de ce remake de The Last of Us et de ses améliorations, les spécialistes de Digital Foundry ont réalisé une excellente vidéo, d’une cinquantaine de minutes, présentant toutes les mises à jour graphiques et techniques de The Last of Us Part I par rapport à son modèle de 2013. 

S’il y aura toujours des puristes pour dire qu’il vaut mieux regarder l’édition originale de La Guerre des Étoiles que la version maintes fois remaniée par George Lucas d’Un Nouvel Espoir ; en définitive, mieux vaut avoir vu la version revue et corrigée d’une œuvre culte que de ne pas l’avoir vue du tout. Le remake The Last of Us Part I est à la disposition d’un tout nouveau public, qui n’a pas connu le jeu à sa sortie d’origine, et qui pourrait s’avérer de plus en plus nombreux lorsqu’on sait qu’une série dérivée du jeu vidéo est prévue pour 2023 sur HBO, et que cette version PS5 sera prochainement portée à destination des joueurs PC.

Ces nouveaux venus pourront expérimenter The Last of Us avec des habits modernes… Et les anciens joueurs pourront le redécouvrir, comme je viens de le faire moi-même. Je connais l’histoire de The Last of Us par cœur, j’y ai déjà joué plusieurs fois dans sa version d’origine ; je ne m’attendais donc pas à ce que cette « simple mise à jour graphique » me surprenne outre mesure.

Et pourtant. Pourtant, j’ai ressenti à nouveau, et à plus forte raison que jamais, toutes les émotions de cette histoire très déchirante, mais très humaine. Le fait que les personnages et les décors soient plus convaincants que jamais peut sembler anecdotique sur le papier, mais dans les faits, cela permet à ce jeu de retrouver toute sa superbe et toute sa jeunesse, pour mieux nous frapper en plein cœur. Voir Joel et Ellie prendre vie sous nos yeux grâce à des animations faciales plus vraies que nature ne fait que renforcer l’ancrage très réaliste que la version de 2013 cherchait déjà à atteindre. Un nouveau regard qui sublime l’œuvre originale, sans jamais la trahir.

Ce nouveau The Last of Us est important, car il ouvre une nouvelle perspective sur la série

À titre personnel, ce remake m’a semblé nécessaire et salvateur pour au moins une autre raison : il m’a permis de me souvenir pourquoi j’aimais The Last of Us, à l’origine, et de renouveler ma passion pour ce véritable monument du jeu vidéo.

Si vous lisez régulièrement ce blog, vous savez déjà que je n’ai pas beaucoup apprécié The Last of Us Part II, la suite sortie en 2020. Son scénario m’avait déçu : les enjeux me semblaient nettement plus plats et convenus que ceux du premier opus, la violence me paraissait gratuite et omniprésente, et il manquait à ce deuxième volet la légèreté et l’âme que la relation entre Joel et Ellie apportait à l’aventure originale.

Depuis cette douche froide, j’étais resté plutôt amer vis-à-vis de la franchise dans son ensemble. Cette deuxième partie en demi-teinte m’avait presque fait oublier tout le génie du premier épisode. Mais en me faisant à nouveau ressentir les émotions qui m’avaient saisi en 2013, ce remake est venu réparer l’offense, et me réconcilier avec cet amour de jeunesse.

Mieux encore, il a renouvelé ma perspective sur sa suite, The Last of Us Part II. Cette réédition PS5 s’appuie en grande partie sur le moteur graphique du second opus. Il en reprend de nombreux aspects, des modèles 3D jusqu’à l’interface, en passant par les multiples options d’accessibilité, l’intelligence artificielle ou la présentation de certains détails, comme l’amélioration des armes.

the last of us part 1 remake utile
Dans le deuxième épisode, certaines scènes du premier opus ont été revisitées à l’occasion de flashbacks. C’est d’ailleurs ce qui a donné à Naughty Dog l’idée de recréer intégralement le premier jeu sur ce nouveau moteur graphique.

Autant de détails sur lesquels je ne m’étais pas attardé en jouant à la Part II, trop concentré que j’étais sur mes réticences envers son scénario. Et autant de détails que j’ai eu l’occasion d’apprécier à leur juste valeur dans cette Part I, où ils m’ont semblé contribuer positivement à un univers dont la richesse m’avait déjà conquis.

Pour être absolument honnête, j’avouerais même que ce remake m’a donné envie d’octroyer une deuxième chance au second épisode. Sans doute qu’en redécouvrant cette suite dans la foulée, encore enivré par mon enthousiasme renouvelé, j’adopterais un regard plus indulgent que celui que j’avais en 2020… Et peut-être que je serais davantage touché par les enjeux émotionnels introduits dans le premier opus, et qui trouvent leur conclusion dans le deuxième.

The Last of Us Part I est nécessaire, car il signe un changement de culture pour Naughty Dog

Car il faut bien dire que je n’étais pas d’une excellente humeur en 2020, lorsque j’ai joué à The Last of Us Part II. Et pour cause : Naughty Dog défrayait alors la chronique, après que plusieurs développeurs s’étaient exprimés dans la presse pour dénoncer les pratiques et la culture du studio en interne.

J’en parlais là aussi dans une vidéo sur Jak and Daxter, une autre production de Naughty Dog : le studio californien est depuis longtemps — depuis toujours, en fait, coutumier du crunch. Il s’agit-là d’une méthode de management (ou d’une absence de management, selon votre vision des choses) consistant à faire pression sur ses employés pour qu’ils travaillent sans relâche, sans compter leurs horaires, parfois même sans rentrer chez eux, tout en déclarant officiellement que tous ces efforts sont consentis pour le plus grand bien, « pour aboutir au meilleur jeu possible ».

Alors que la période de crunch a généralement lieu pendant les dernières semaines de travail, elle s’est installée, à en croire les collaborateurs de Naughty Dog qui se sont exprimés en 2020, pendant la quasi-totalité du développement de The Last of Us Part II — lequel a duré près de six ans, le jeu ayant accumulé les retards.

Naughty Dog n’a pas le monopole du crunch (malheureusement), mais la culture de l’entreprise a eu tendance à ériger cette pratique en motif de fierté. D’ailleurs, il subsiste un témoin quelque peu dérangeant de cette vision dans le remake : le making-of, réalisé en 2014, et que l’on peut visionner dans les bonus du jeu, présente tout un laïus sur la manière dont le crunch des dernières semaines est épuisant, mais nécessaire, et sur le fait qu’en définitive, il sert l’intérêt du jeu et du studio. Des propos qui dénotent dans un contexte où les langues se sont enfin déliées, et où le crunch est dénoncé par de nombreux membres de l’industrie.

Il est troublant de constater qu’en 2014, seulement 8 ans avant la sortie du remake, des propos tels que ceux qui sont tenus dans ce making-of (à partir de 1:18:00) ne choquaient personne. Le crunch était alors admis comme une composante normale et naturelle du cycle de développement d’un jeu vidéo de grande envergure.

Et de fait, Naughty Dog semble avoir (enfin) entendu les accusations de 2020. Dans la foulée de la sortie de The Last of Us Part II, le président du studio (et co-réalisateur des deux The Last of Us), Neil Druckmann, avait promis que l’entreprise repenserait intégralement sa culture interne, pour éviter qu’une telle situation se reproduise. Cette déclaration aurait pu en rester là : un simple effet d’annonce, un futile élément de langage ; mais il semble qu’elle ait effectivement porté ses fruits.

Car ces dernières semaines, en amont de la parution du remake, de nombreux développeurs ont pris la parole pour se féliciter du fait que The Last of Us Part I est le premier jeu de Naughty Dog à avoir été réalisé sans aucune période de crunch. En ce sens, ce remake apparait comme un véritable redémarrage à zéro, aussi bien dans le résultat final que dans son processus de création. Tout du moins, si les propos de ces développeurs sont avérés — ce que j’ai tendance à croire.

Après The Last of Us Part II, j’estimais que Naughty Dog devait changer sa recette s’il voulait rester un studio d’envergure à l’avenir. Tout cela devait commencer par un changement de culture, et je suis ravi de constater que l’entreprise s’est effectivement engagée sur cette voie. The Last of Us Part I est la preuve concrète que l’on peut réaliser un chef-d’œuvre — ou a minima, en remettre un au goût du jour — tout en adoptant une culture d’entreprise responsable et vertueuse.

Ce remake de The Last of Us est-il utile ? Non. Il est nécessaire. Nécessaire, non seulement parce qu’il sublime un chef-d’œuvre, mais aussi parce qu’il en répare les erreurs. Ce remake est nécessaire car il constitue un test pour Naughty Dog, le premier jeu réalisé sans mettre à mal la santé de ses employés, et sans pour autant renoncer aux standards de qualité élevés auxquels le studio nous a habitués. Il est nécessaire parce qu’il ouvre la voie à une nouvelle ère plus saine et plus sereine, plus prometteuse pour l’ensemble de l’industrie du jeu vidéo. Et à ceux qui pensent toujours que ce remake est vendu trop cher, je répondrai, enfin, qu’un jeu vidéo sans crunch n’a pas de prix ; et que si nous votons avec notre porte-monnaie, alors je suis fier d’avoir voté pour The Last of Us Part I.

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2 commentaires sur “Le remake de The Last of Us n’est pas utile : il est nécessaire”

  1. J’ai lu et j’ai bien aimé. J’aime qu’on traite le jeu vidéo avec du fond avec un certain sérieux de la même manière qu’on le ferait pour un autre média ou art.
    Ceci dit je ne suis pas d’accord sur tout ce que tu écris et ce faisant je me place du coté des grincheux ;-). Je ne cesse de fustiger, même auprès de mes enfants d’ailleurs, la tendance du jeu vidéo à s’aligner sur des normes industrielles, comptables et commerciales au détriment de la créativité. Je me rappelle avec émotion mes premiers émois en jeux vidéo ou malgré une réalisation pauvre à l’époque, les jeux fourmillaient de bonnes idées en matière de scénario, en gameplay etc.
    Je trouve aujourd’hui que la majorité des productions vidéo ludiques brillent souvent plus par l’argent qui y est injecté et de ce fait par leur réalisation exceptionnelle que par leur gameplay et leur créativité. Exactement comme au cinéma. Nombre de fois, malgré la réalisation impeccable d’un jeu j’ai pu être déçu par son contenu réel avec le sentiment d’avoir mangé un double cheese burger de chez Mac Donald, magnifique sur photo mais qui me laisse sur ma faim une fois consommé. PS je n’ai jamais pu terminer Last of us sur PS3…trop d’émotions.

    1. Je comprends ta posture de « vieux grincheux » (sic !) dans un sens, puisqu’il est indéniable que la dimension technique des jeux est devenue depuis longtemps un argument marketing, et que c’est d’ailleurs ni plus ni moins que l’unique promesse de ce remake, qui est en fait une mise à jour graphique et rien de plus. Ceci étant, dans le cas de The Last of Us (mais pas seulement), la technique est réellement au service d’une histoire qui mérite d’être racontée et d’être vécue — tu l’as bien senti toi-même en y jouant sur PS3 à l’époque — et je dirais qu’on est là dans un jeu qui dépasse cette simple exigence « industrielle » et qui l’emploie à bon escient. L’œuvre originale est toujours là pour ceux qui n’ont pas envie d’acheter ce remake, et les « nouveaux graphismes » de ce remake ne font que sublimer l’œuvre originale pour ceux que ça intéresse, donc je trouve que tout le monde est plutôt gagnant dans l’affaire !

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